Autour de l’identité numérique personnelle à des fins d’apprentissage
September 17th, 2004 • Moi Numérique
Alors que le monde dans lequel nous vivons étend ses frontières au-delà du monde physique pour intégrer un monde numérique en constante extension et transformation, se pose la question de l’impact de cette mutation sur l’identité des personnes. Autrement dit, le développement d’un monde numérique pose-t-il la question d’une identité numérique, c’est-à -dire de la représentation numérique des personnes dans leur rôle d’apprenant, de citoyen ou de travailleur ? Quelle est l’importance de cette identité numérique sur la vie des citoyens, et quelles sont les conditions à mettre en oeuvre pour que chacun conserve la maîtrise de cette identité et éviter les manipulations et les abus que nous connaissons à ce jour.
Dans le contexte de l’apprentissage, l’émergence des pratiques autour du ePortfolio sont une opportunité pour explorer les questions de l’identité numérique, de réfléchir à quelles représentations sommes-nous en train de forger qui nous permettrons d’agir pleinement dans un monde étendu, un espace à la fois physique et numérique.
Bien que la question de l’identité numérique soit essentielle pour garantir la participation de tous à la société de la connaissance, le développement effectif des usages est limité. Les usages de l’identité numérique ne se développement pas au même rythme : les identités administrative et corporative, gérées et imposées par les institutions publiques ou par les entreprises, écrasent l’identité numérique personnelle. Alors que les premières jouissent d’une sorte de reconnaissance en raison de leur utilité (e.g. vote en ligne ou intégration au système d’information de l’entreprise) ; l’utilité de l’identité personnelle reste à démontrer. Nous avons analysé la problématique du point de vue de l’usager et identifié plusieurs grands écueils au développement des usages de l’identité numérique personnelle :
- Dans la situation actuelle, chaque personne a une représentation numérique au travers de données dispersées dans des centaines de bases de données auxquelles elle n’a pas accès ; on pourrait parler d’identité numérique éclatée, non maaîtrisée par la personne ;
- Les personnes n’ont pas encore pris conscience de la réalité de cette identité numérique éclatée et de la nécessité de prendre en main cette représentation ;
- Les personnes qui ont pris conscience de la nécessité de prendre en main leur représentation sont submergées par la diversité des modèles informationnels et technologiques existants ;
- Enfin, les personnes qui souhaitent construire leur représentation numérique doivent fournir un effort trop important eu égard des bénéfices obtenus : l’identité personnelle semble ne servir à rien et n’est reconnue par personne.
Cette situation contribue à creuser les inégalités entre les citoyens : ceux qui ont les compétences informationnelles (‘information literate’) de se faire une place dans le cyberespace et les laissés pour compte du monde numérique
Les enjeux de l’identité numérique
L’extension de l’Internet aux réseaux domestiques et mobiles, la multiplication des formes et modes de connexion, l’indépendance croissante entre accès, terminal et localisation, fera de la personne le principal point de convergence des réseaux et services. La question de l’identité de cette personne, de sa traduction numérique et de la manière dont la personne utilise, contrôle et communique (ou non) son identité et les attributs associés devient donc essentielle. [1]
Depuis près de 5 ans, l’identité numérique est au coeur des réflexions des acteurs publics, privés et civils, qui ont mobilisés leurs efforts en vue de résoudre les questions sociales, éthiques, juridiques et technologiques permettant, à tout citoyen, l’adoption progressive d’une identité dans le cyberespace. Cependant, l’adoption de l’identité numérique est encore incertaine. La question est complexe et bien que reconnue d’intérêt général, elle soulève de nombreux débats, parmi lesquels se trouvent les problèmes d’identification et d’authentification, d’anonymat, de pseudonymat, des identités virtuelles ou alternatives, d’interopérabilité des identifiants numériques, de sécurité et de protection des données personnelles et enfin des libertés et des droits de l’homme dans le monde numérique.
Née de la nécessité d’identifier les personnes dans le cyberespace et de sécuriser leurs interactions à des fins transactionnelles, l’identité numérique peut être définie selon une approche socio-psychologique ou selon une approche procédurale ou fonctionnelle[2]. D’un point de vue procédural, celle-ci se définit comme un ensemble limité de caractéristiques ou d’attributs obéissants à des nécessités fonctionnelles d’un contexte donné : économique, juridique ou sociopolitique (e.g. certificat électronique crypté contenant nom, prénom et nº fiscal de la personne pour la déclaration des impôts en ligne). L’existence de ces différents contextes d’utilisation contribue à la fragmentation de l’identité procédurale. Alors, trois dimensions de l’identité numérique coexistent : l’identité personnelle, l’identité administrative et l’identité corporative, mais elles ne se développent pas de la même faà§on.
Derrière les limites de l’identité numérique personnelle
Les identités administrative et corporative, gérées et imposées par les institutions publiques ou par les entreprises, écrasent l’identité numérique personnelle. Alors que les premières jouissent d’une sorte de reconnaissance en raison de leur utilité (e.g. vote en ligne ou intégration au système d’information de l’entreprise) ; l’utilité de l’identité personnelle reste à démontrer. Aujourd’hui, elle est dispersée dans le cyberespace au fil des emails, des participations à des forums de discussions, de la multiplicité de logs, des ID utilisateurs, des mots de passe et des divers profils appartenant aux services utilisés : messageries, chat, e-commerce, eLearning, …
Le problème de l’adoption de l’identité personnelle n’est pas d’ordre technique : bien que la R&D entreprise par l’industrie de l’identité numérique, ait permis de mettre au point des infrastructures supportant son implémentation, on attend toujours l’émergence de véritables usages[3]
Pourquoi ? Nous avons analysé la problématique du point de vue de l’usager et identifié plusieurs grands écueils au développement des usages de l’identité numérique personnelle :
- Premièrement, il y a un problème de sensibilisation : la plupart des personnes n’ont pas pris conscience de la nécessité de prendre en main leur représentation numérique. Dans la situation actuelle, chaque personne a une représentation numérique au travers des données dispersées dans des centaines de bases de données auxquelles elle n’a pas accès. L’identité numérique est éclatée et elle n’est pas maîtrisée par la personne ;
- Chez les personnes qui ont pris conscience de la nécessité de prendre en main leur identité numérique d’autres problèmes surgissent :
- La personne est submergée par la diversité et la disparité des modèles informationnels et technologiques de représentation de soi dans le cyberespace. Les modèles conceptuels et fonctionnels des applications d’identité numérique ne donnent pas une représentation compréhensive de la personne car ils sont bâtis sur un ensemble limité d’attributs. Bien que contraignante, cette situation n’est pas un frein au développement des usages : avant que l’on évoque l’identité numérique personnelle, l’homme s’était déjà fait une place dans le cyberespace. Cependant, le manque de modèles conceptuels et fonctionnels de représentation ouvre la voie à la prolifération anarchique des “lieux de soi” : Comment l’usager peut-il choisir parmi les solutions technologiques existantes, alors que les outils de publication personnelle en ligne (des pages HTML statiques aux weblogs) offrent des fonctionnalités radicalement disparates ? Faut-il construire sa représentation de soi à partir d’une feuille blanche ou adopter un modèle d’écriture hypertextuelle peu flexible et limitant sa représentation de soi ? (e.g. le modèle antéchronologique des weblogs) ;
- La personne ne mesure pas les enjeux du Web Sémantique et lorsqu’elle en est sensibilisée, elle se heurte à des standards de description limitant sa représentation dans le cyberespace. Une grande majorité des solutions technologiques d’identité numérique et de publication personnelle ne sont pas conformes aux standards du W3C, ni aux normes d’accessibilité WAI et ne sont pas interopérables. Lorsqu’elles le sont, les standards et les normes de description de la personne et de ses interactions avec d’autres personnes sont limitants. Les initiatives de contribution au Web Sémantique à travers la mise en place de vocabulaires pour la description des personnes, comme FOAF (friend of a friend) connaissent le même sort : caractéristiques ou attributs restreints sont synonymes de représentation restreinte de la personne[4] L’usager est-il obligé de se pencher sur la question des normes et des standards lors de ses choix technologiques ? Si les individus ne sont pas des entités indexables, comment et où trouver ou échanger des informations sur les personnes (e.g. recherche d’un plombier à Budapest sachant réparer les chaudières à condensation ou d’un ancien camarade d’école dans le cyberespace ? ;
- Pour disposer d’une identité numérique, la personne doit fournir un effort trop important eu égard des bénéfices obtenus : l’identité personnelle semble ne servir à rien et n’est reconnue par personne. Après avoir abordé les modèles conceptuels, les solutions technologiques et les questions ayant trait au Web Sémantique, l’usager “qui tient de l’exception” aura du mal à trouver un contexte d’utilisation pour son identité numérique personnelle. Au delà de la satisfaction personnelle, les contextes d’utilisation sont encore aux balbutiements : annuaires de personnes vides de sens (http://beta.plink.org/), annuaires des personnes pour organiser la recherche des services professionnels (http://www.askmynetwork.com/directory.asp), annuaires des personnes pour organiser les échanges entre professionnels dans un réseau de confiance (http://www.ecademy.com/).
Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle contribue à creuser les inégalités entre les citoyens : ceux qui possèdent les compétences informationnelles (“information literate”) de se faire une place dans le cyberespace et les laissés pour compte du monde numérique.
Donner une pertinence sociale et personnelle à l’identité numérique
Entre l’identité numérique à attributs limités et les lieux de soi déstructurés sur le net, y a-t-il une place pour une identité numérique enrichie supportant la participation active de la personne à la société de la connaissance ? L’Identité numérique est un concept qui évolue à mesure que se développent de nouvelles pratiques utilisant les identités numériques et virtuelles. Ce phénomène peut être considéré comme une opportunité majeure si l’on pense au nombre de domaines d’application de cette évolution.
Dans une société où les efforts en termes d’investissement dans le développement du capital humain sont prioritaires, l’intégration de la dimension apprenante de chacun à la notion d’identité numérique personnelle devient nécessaire. Alors qu’aujourd’hui une grande majorité ne comprend pas l’intérêt à de disposer d’une identité numérique personnelle ; demain, chacun pourrait construire son “moi numérique” dans le cyberespace en donnant une représentation unifiée qui retrace et fait foi de son parcours d’apprentissage formel et informel, individuel et collectif.
Chez les adultes, par exemple, l’identité numérique personnelle deviendra un outil efficace pour:
- présenter et valoriser les compétences de la personne comme un support des relations avec les employeurs potentiels dans le cadre de la mobilité géographique ou de la recherche d’emploi;
- favoriser l’autoévaluation, la conscientisation et l’apprentissage autonome dans le cadre de la construction des projets professionnels, des projets de formation tout au long de la vie, du deuil professionnel ou de la réinsertion;
- assurer le suivi de la formation et évaluer les compétences complexes dans le cadre de la reconversion professionnelle ou de la validation des acquis de l’expérience.
Dans le contexte de l’apprentissage, l’émergence des pratiques autour du portfolio sont une opportunité pour explorer les questions d’identité numérique, de réfléchir à quelles représentations sommes-nous en train de forger qui nous permettront d’agir pleinement dans un monde étendu, un espace à la fois physique et numérique.
Notes
[1] Daniel Kaplan, L’identité numérique : esquisse d’un programme de travail, Fondation Internet Nouvelle Génération, 28 mai 2001.
[2] “L’identité peut être considérée selon deux points de vue distincts: la conception socio-psychologique (c’est-à -dire l’image qu’un individu a de lui-même, son sens de l’être et de l’appartenance, etc.) et ce que nous pourrions appeler la conception procédurale (c’est-à -dire les voies formelles d’identification d’un individu, utilisées dans les interactions et les transactions avec ses semblables”. Marc Bogdanowicz et Laurent Beslay, Cybersécurité et avenir de l’identité, Institute for Prospective Technological Studies, Joint Research Centre.
[3] “But the fact is, neither end-users nor the world around us is ready for such an infrastructure at this time. As a result, many companies have tried and failed to develop market share for technologies which supported the notion of a personal identity”. André Durand, The Phases of Identity Infrastructure Adoption, DigitalIDWorld.
[4] “FOAF est décevant : une fois qu’on a indiqué son nom, prénom, ses coordonnées, ses sites personnels ou professionnels et commencé à établir la liste des gens que l’on connaît, on se dit qu’on est loin d’avoir tout dit de soi. Bien sûr, si l’on suit les spécifications du projet, on découvre aussi qu’on peut indiquer ses publications par exemple ou le nom des écoles qu’on a fréquenté… Mais cela ressemble au final encore bien peu à un véritable profil me décrivant. Il y a encore un pas – pas seulement “sémantique” – à franchir avant l’exposition de son “moi” en ligne. Un bon vieux CV, un site personnel ou un profil semblent à ce jour offrir quelque chose de bien plus personnel et souple”, Hubert Guillaud, Qui je suis?, Fondation Internet Nouvelle Génération, 2 juin 2004.
7 Responses (Add Your Comment)
-
-
Merci pour cet article très intéressant. J’apporte à votre réflexion : Le blog sera certainement le portail de l’identité numérique : une sorte de carte d’identité intéractive.
Lire à ce sujet :
Blog avatar de la pensée : http://www.blogwaves.com/2005/01/blog_avatar_de_.html
Blog : passeport etik :
http://www.blogwaves.com/2005/01/blog_passeport_.html
Le futur ? c’est tout droit ! :
http://www.blogwaves.com/2005/01/demain_commence.html
~laurent
PS : très belle photos
-
Le blog : le portail de l’identité numérique
Le blog sera certainement le portail de l’identité numérique ou comme le disait stephane : une sorte de carte d’identité interractive. Pour aller plus loin l’article de Margarita Pérez-GarcÃa : Autour de l’identité numérique personnelle à des…
-
Identité numérique
Le post précédent me rappelle que nombre de ressources existent sur la notion d’identité numérique dans des réseaux sociaux. L’un des meilleurs exemples est peut être la thèse de Danah Boyd sur la problématique de la représentation de son…
-
Web-réputation, identité numérique & Google bombing
La web-réputation est un concept intéressant, non seulement parce qu’il est relatif à la fiabilité des sources d’information, mais aussi parce qu’il devient central lorsqu’il s’inscrit dans une logique de transposition d’une image de marque sur…
-
Bonjour,
Excellent billet, vraiment excellent. Je voudrais juste vous signaler que le lien au travail de M. Kaplan n’est plus celui que vous mentionnez mais le suivant : http://www.fing.org/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=531 Il m’a fallu un peu de temps pour le retrouver, faisons-le économiser à d’autres
Cordialement, Jean-Marie Le Ray -
hanafi January 20, 2009at 4:37 pm
bonjour tout le monde
je suis élève de terminale stg gsi et j’ai comme sujet d’étude l’identité numérique (comment mettre en place l’identité numérique dans une organisation?) a présenté le jour du baccalauréat en oral mais après plusieurs recherche je ne trouve pas ce que je cherche exactement.est ce que kelkun peut m’aider a trouver les bonnes adresse

Fil des billets

de marga.com à marga.com
Un sujet passionant les TIC comme outil réfléxif, peut on se retrouver par son image numérique ?