Les systèmes de classement distribués: une alternative pour la réutilisation et le partage effectif des ressources pédagogiques?

L’Union Européenne a fixé à l’agenda de ses préoccupations, depuis plusieurs années, le problème récurrent de la « réutilisabilité » des ressources et du partage de connaissances et de contenus pédagogiques. Ce problème d’ensemble revêt une évidente dimension d’efficacité économique, mais véhicule aussi d’importantes problématiques pédagogiques et politiques, telles que l’accroissement de la coopération entre institutions en Europe, l’incorporation d’habitudes au partage et au travail collaboratif et la réalisation de banques de données soutenables dans la durée. Les notions de portabilité, de « réutilisabilité » et de partage sont au coeur des enjeux posés aujourd’hui par la standardisation des formats de données, la description des données, l’interopérabilité des systèmes exploitant ces données, le stockage et la transférabilité des contenus pédagogiques eux-mêmes en fonction des contextes culturels et des traditions pédagogiques nationales, y compris les modèles et cadres conceptuels permettant l’exploitation des ceux-ci. C’est pourquoi de grands programmes ont été mis en oeuvre, dont beaucoup soutenus par l’Union Européenne, pour apporter des solutions concrètes au problèmes d’accès, d’outils et des modèles requis pour sélectionner, produire, utiliser et réutiliser du contenu pour l’eLearning. Des workshops récents, tenus à Bruxelles sous l’égide de l’Union Européenne dans le cadre de l’initiative eLearning, témoignent même de la persistance de ce besoin et appellent à un nouvel examen du problème du ré-emploi des ressources et contenus pédagogiques : « New models are required for selecting, producing, using and re-using content for elearning; eg learning objects, co-ownership, public-private, free/open. Users need the skills and competence to deal with this ».

Or le problème de la « réutilisabilité » des contenus est étroitement lié à l’approche du web et du eLearning qu’ont développé les éditeurs de contenus et ressources pédagogiques, les développeurs de solutions logicielles ainsi que les institutions éducatives.Les modèles mis en place, ces dernières années, se rapprochent davantage de la métaphore de la salle de classe et de la bibliothèque scolaire, évitant ainsi un choc frontal avec les pratiques pédagogiques traditionnelles qu’ils émulent : “The learning management system was designed explicitly to emulate traditional practice. The basic unit and structure of instruction remained the course; the basic unit of person remained the class, and for the most part, albeit with new technology, the time-honoured techniques of instructional delivery, interaction and testing were emulated in this new environment. If learning management systems imported anything new to traditional learning, they did so though migration from existing practice in distance learning”[1].

Ce sont des systèmes web ad hoc, conçus spécialement pour le monde de l’éducation, avec un accès restreint aux seuls membres de la communauté éducative, où des groupes-classe sous le contrôle d’un enseignant ou tuteur suivent un parcours d’apprentissage défini et ont accès à une librairie de ressources et contenus pédagogiques institutionnelle… Selon cette approche du eLearning : “The Learning resources would be authored by instructors or (more likely) publishing companies, organized using sequencing or learning design assigned digital rights and licences, packaged, compressed, encrypted and stored in an institutional repository. They would be searched for, located, and retrieved through something called a federated search system. When needed, they would then be unpacked and displayed to the students, a student who, using a learning management system, would follow the directions set out by the learning designer, work his or her way through the material, maybe do a quiz, maybe participate in a course-based online discussion.”[2]

Learning objects (LO), learning management systems (LMS), learning content management systems (LCMS), content packaging, federated search et learning design ont permis au monde de l’éducation de développer des pratiques de eLearning et de ce point de vue ont joué le rôle de stepping-stone dans l’entrée de l’école dans l’ère numérique, déterminant de ce fait la question du partage et de la réutilisabilité des contenus. En effet, le marché de ces outils connaît des tendances assez cycliques, avec des grappes de production de nouvelles solutions, et ce marché alimente à son tour un marché étroitement lié, qui est celui de la production de normes de régulation, de description, de présentation, de packaging et de distribution des contenus. Les éditeurs de solutions logicielles ne cessent de proposer de nouveaux outils, ne serait-ce qu’à cause des lois inhérentes au progrès fonctionnel et à la concurrence. C’est ainsi que les producteurs de standards et de formats sont nécessairement contraints au renouvellement perpétuel de leur spécifications, normes et standards pour ne pas laisser s’éloigner l’horizon de l’interopérabilité, qui est leur raison principale d’existence et, accessoirement, pour ne pas perdre leur leadership dans ce segment stratégique. La poursuite de la mise en relation de systèmes pédagogiques fermés, toujours plus nombreux, parfois de plus en plus spécifiques, a ainsi pu prendre à certains égards l’apparence d’une course sans fin. Et en dépit, ou peut-être à cause de cette extension quantitative continue, l’horizon de l’interopérabilité réelle, c’est à dire vécue, constatable, entre utilisateurs de ces systèmes, paraît s’éloigner continûment.

La preuve en est que les quelques réalisations concrètes d’échanges de contenus prennent aujourd’hui l’apparence révélatrice de rassemblements expérimentaux et confidentiels à l’échelle du continent, tels que les plug-fests. Le but y est de fédérer des systèmes épars, les mettre en relation, rassembler après coup une partie des données qu’ils renferment… Fait significatif, on parle désormais d’avantage de la “réutilisabilité des ressources”, comme d’un objectif technique, que de leur “réutilisation” concrète dans l’exercice de l’enseignement et de la préparation des cours.

Si la logique gestion des contenus et ressources pédagogiques qui prévaut aujourd’hui de façon majoritaire est celle des federated search systems faisant appel à des federated classification systems : architecture de classement de ressources qui part de points d’un système central et aboutit à un node. Un doute grandissant existe cependant quant à la capacité de ce scénario à répondre à certaines questions, dont celle qui nous préoccupe aujourd’hui, et qui a trait au partage de marqueurs sur les ressources existantes. La philosophie sur laquelle repose ce type d’architecture s’inscrit dans le prolongement du modèle fédérateur, centralisateur, et repose sur des jeux de métadonnées qui conditionnent doublement le classement :

  • Les métadonnées sont définies centralement. Elle sont censées permettre de prévoir la nature de tout objet futur, pour lui assigner une place dans le système de classement. Les métadonnées ont une vocation “ontologique” : elles disent la nature et la situation de la ressource pédagogique. Cette prétention est d’ailleurs une source importante de complexité, lorsque des systèmes reposant sur des métadonnées différentes veulent communiquer : il s’agit alors de faire correspondre deux systèmes de description et de classification du monde,
  • Les métadonnées sont extrêmement lourdes à satisfaire : on sait que le temps pour un enseignant désireux de remplir les catégories du LOM pour un objet image seulement approche les quarante minutes de travail. Cette lourdeur fait l’objet de contournements, dont la nécessité même interroge le principe des métadonnées : auto-remplissage par les systèmes, avec des résultats disparates, simplification ou raccourcissement des jeux de métadonnées dans les implémentations de systèmes, etc.

Si nous posions crûment la question : « Au vu des sommes engagées, qui peut aujourd’hui citer, de façon significative, un pays de l’Union où les enseignants réalisent effectivement, quotidiennement dans le cadre de leur travail, une ré-utilisation de contenus repérés sur le web pour leur exercice pédagogique ? Et avec quel outil ? » Nous nous exposerions, devant une assemblée d’enseignants, à un long silence… Et peut-être, au final, un enseignant lèverait-il le doigt, pour dire que « Oui, j’utilise un outil pour trouver rapidement des contenus d’intérêt pédagogique déjà existants pour mon cours et cet outil, c’est…Google”.

Une deuxième approche ouverte et décentralisée est celle mise en place par le propre World Wide Web. Aujourd’hui, l’apparition de nouveaux outils sur le web, et le succès qu’ils rencontrent auprès du grand public, mérite un examen attentif. Dans le domaine de la gestion des ressources, de nouveaux services qui permettent la classification spontanée par les utilisateurs de leurs signets –ou plutôt l’ethnoclassification ou la classification par les personnes Folksonomies- ont éclôt ces dernières années. Tournés vers les utilisateurs, ces outils reposent très largement sur une confiance dans les capacités d’auto-organisation régulée de systèmes ouverts.

Les Distributed classification systems (DCS’s), à l’opposé des Federated classification systems (FDC’s), sont des systèmes ouverts, évolutifs et inclusifs. Avec eux la portabilité, la réutilisation et le partage de tout types de ressources sont une réalité effective. Ces systèmes permettent notamment :

  • l’interopérabilité parce qu’ils respectent les standards d’interopérabilité et d’échange des données préconisés par le W3C (e.g. je peux sur del.icio.us, à l’instar des centaines d’utilisateurs, marquer une ressource avec le tag « ePortfolio » et un autre utilisateur peut bénéficier de notre action collective de bookmarking en s’abonnant au fil RSS depuis son agrégateur de nouvelles ou encore je peux constituer une base de références bibliographiques sur le constructivisme en appelant les fils RSS des tags « scaffolding » et « Vigotsky » venant de citeUlike) ;
  • la mise en place d’un système de classement plus inclusif (plus humain ?) tenant compte des diverses représentations culturelles ainsi que du multilinguisme car les DCS’s reposent sur les choix individuels : les utilisateurs sont l’unité de base et leurs préférences sont le capital, in fine, de l’application : les catégories selon lesquelles ces préférences sont ordonnées ne sont pas définies centralement, comme dans les FCS’s, mais définies au fur et à mesure par les utilisateurs, qui sont libres de tagger les contenus qu’ils désignent comme pertinents pour eux-mêmes et pour la communauté. L’apposition de tags, comme les travaux consacrés à cette question tendent à le suggérer, génère une masse croissante de classements pertinents, qui se croisent et se consolident au fur et à mesure qu’un tag est apposé un nombre de fois croissant sur une ressource. Il résulte de ce type de procédure souple et à la discrétion des individus que toute nouvelle ressource sera nécessairement caractérisée et classée par la personne qui la propose à la communauté. Par ailleurs, ce type de classement permet la mise en place des mécanismes de discrimination statistique sur lesquels se construit la réputation ou le rank de la ressource : plus des personnes manifestent leurs choix de préférences sur ces ressources, plus le système apprend sur ce qui fait sens pour les utilisateurs. C’est le principe du collaborative filtering. Enfin le tagging n’est pas universel : les schèmes de classification dépendent de la culture et de la langue de celui qui tagge, et sont issus d’une représentation partagée du monde qui peut évoluer avec le temps qui passe. Un DCS permet la coexistence de perceptions multiples sur ce que peut être un objet. Alors qu’un système de classification dit “ontologique”, basé sur des métadonnées, assigne un “lieu” souvent unique d’appartenance à un objet, la philosophie distributrice des tags permet de faire coexister plusieurs attributs sur un même objet, plusieurs conceptions sur son classement, et son usage possible ;
  • l’incitation à l’échange et au partage des ressources car les DCS’s agissent comme des grandes bases de données ouvertes où l’utilisateur peut aller du comportement individuel « je tagge pour moi même pour pouvoir trouver mes propres ressources » vers des comportements communautaires « je tagge pour que les autres puissent trouver des ressources » ou encore « je m’enrichis grâce aux ressources créées ou repérées par d’autres ». (e.g. dans le cadre d’un travail créatif sur les enfants du monde, je trouve l’image qui me manquait grâce à la recherche des tags « portraits, kids, yiddish »). Par ailleurs, sur la base de la similitude ou la coïncidence des préférences –ici goûts- entre plusieurs utilisateurs les DCS’s peuvent aller jusqu’a conseiller l’utilisation d’une ressource déterminée. (e.g. après avoir créé mon profil personnel sur lastFM , le DCS me propose d’écouter le dernier morceau de Cold Play).

Or ce sont bien là, trois des objectifs derrière lesquels nous courons depuis longtemps avec de grands projets de normes et de standards.

Les oppositions suivantes permet d’apprécier la différence entre les deux modèles d’utilisation du web à des fins éducatives :

  • Web ordonné et architecturé <-> Web décentralisé
  • Métadonnées définies ex-ante <-> Tags produits en fonction des besoins
  • Importance de la qualité du classement Importance de la facilité de recherche
  • Abondance des normes et des composites de normes <-> Abondance des contenus
  • Autorités régulatrices <-> Régulation communautaire
  • Outils institutionnels qui privilégient la relation one to many <-> Outils individuels et collectifs qui permettent une multitude de relations entre les individus : many to many, one to one, many to one
  • Classement par ontologie <-> Classement par accumulation de choix individuels
  • Le partage est un plus : on crée, ensuite on classe, on publie, on partage ensuite, si on peut (si on a les outils pour cela). On part du poste client vers le web. <-> Le web est là d’emblée : On publie en partageant, on classe pour les autres et avec les autres, on participe et on reçoit.
  • Réutilisabilité comme horizon <-> Réutilisation comme pratique

L’existence de ces nouvelles tendances dans le web, tant en terme de pratiques que d’outils constitue une opportunité à explorer,parce que la problématique de la réutilisation effective des ressources et contenus pédagogiques est plus que jamais d’actualité, parce que les DCS’s sont méconnus ou mal connus et en tout cas peu exploités en milieu éducatif et enfin parce que –au vu des évolutions actuelles- les acteurs du monde de l’éduction ont besoin d’acquérir des compétences dans l’utilisation de ces outils (tag literacy). Des acteurs de l’éducation, isolément, de façon décentralisée, sont déjà en train d’expérimenter ces nouveaux outils et d’initier de nouvelles pratiques qui s’inscrivent dans la mouvance de ce que d’aucuns souhaiteraient appeler le web2.0 -pour marquer un changement avec les pratiques et les outils d’hier-, et qui proposent une nouvelle manière d’échanger et de classer les ressources pédagogiques.

Notes

[1] Stephen Downes, “The Buntine oration”, International Journal of Instructional Technology and Distance Learning, November, 2004.

[2] Ibidem



3 Responses (Add Your Comment)

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